Dans une tribune publiée sur Linkedin le lundi 07 mars 2022, Gilbert Coutaz, Archiviste en retrait parle du dessèchement de la profession d’archiviste. Il s’en prend à l’esprit formaté informatique (et non à l’informatique en tant que telle). Il justifie cela en raison de sa prégnance sur les autres domaines de la connaissance, jusqu’à les reléguer au rebut. Camersic-infos vous propose la tribune intégrale.

Appelé à rédiger un hommage professionnel, j’ai été amené à considérer la transformation du métier d’archiviste, entre celui exercé par la génération que j’ai côtoyée dès mai 1981 et celle que j’ai quittée en juin 2019. On a parlé de fracture au sein de la communauté, de rupture dans les pratiques, d’une mésintelligence entre les anciens et les modernes, ces derniers bousculés par les nouvelles technologies et l’archivage électronique. Assurément, la rapidité et la densité des mutations ont rudoyé les modes opératoires, renouvelé la formation et amplifié la charge de travail.

Mais, alors qu’on aurait pu s’attendre à un élargissement de la vision de l’archivistique, en particulier dans les fonctions directoriales, on constate au contraire une forte spécialisation des tâches jusqu’à ne plus répondre, dans les institutions, de périodes historiques et de domaines de connaissances. Au lieu de s’ajouter, l’informatique a pris le pas sur les autres disciplines, favorisée par le manque d’effectifs. On a cru justifié de rejeter l’érudition, la discrétion, la curiosité, la disponibilité des prédécesseurs pour leur opposer les exigences chronophages du numérique. Alors qu’un archiviste devrait valoriser ses spécificités, il se fourvoie dans les aspects techniques. C’est fort d’un partenariat équilibré, et non subordonné qu’il réussira dans les politiques de gestion des archives.  

Le rétrécissement des compétences se mesure à l’appauvrissement de l’expertise de l’archiviste, à son éloignement de la culture archivistique et à la superficialité du propos. Or si nos devanciers revenaient au premier plan, ils nous enseigneraient que le disque dur et le cloud comme espaces de conservation ont leur correspondant dès le 13e siècle avec le registre de notaire, qui révolutionne alors la société en voie de scripturalité, deux siècles avant l’imprimerie. Le notaire enregistre les actes sous forme de minutes, les formalise complètement sur parchemin, pourvus de toutes les clauses usuelles et des signes de validation. La pérennité est garantie par la désignation de commissaires du vivant du notaire, chargés de reprendre les registres du notaire décédé. L’écrit est institutionnalisé comme preuve en cas de contestation. Le seing manuel, le scellement anticipent l’empreinte informatique. La diplomatique, dans sa discrimination de l’authentique du faux, fout un coup de vieux au numérique.

Et c’est justement cette génération antérieure d’archivistes qui interpelle aujourd’hui. Jugée dépassée avec l’irruption de la micro-informatique et d’Internet, elle avait à son avantage le service public bienveillant, existait et s’imposait par ses personnalités sans les réseaux sociaux, et se mettait au service de la profession, et non l’inverse. S’y référer permet de mesurer l’écart entre l’« honnête homme/femme » et l’archiviste technicien/ne, entre le savoir unifié et le savoir exclusif. 

Gilbert Coutaz

Historien chez Editions Attinger

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Chancelin Wabo

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