Dans le quotidien à capitaux privés, Mutations n° 5382 du Mercredi 14 juillet 2021, Pierre Essomba Mbida, Archiviste professionnel a commis un avis sur les archives camerounaises. Le formateur en techniques archivistiques souligne que le Cameroun fait un cas insensé voire exceptionnel, dans l’administration rassurante d’un pays partout dans ce monde où le choix d’un régime présidentiel de se préparer de son œil de Moscou, de son bâton de commandement en tant que direction des archives nationales coïncide avec le départ de l’ancien régime. Camersic-infos vous propose l’intégralité de la tribune.

Il se trouve une bizarre manie dans nos murs, celles qui incitent à admettre que les archives demeurent de vieux papiers sans importance puis, lorsque des  gaffes s’installent dans une administration, on a recours aux archives pour avoir des raisons d’en venir à bout ! C’est la première signature, celle d’un chef d’Etat en poste dans un régime présidentiel ou celle d’un Premier ministre dans un régime parlementaire qui crée les archives publiques dans un gouvernement en activité voire dans un pays. Le père et le propriétaire des archives publiques dans un Etat, se trouve être le président de la République. Les membres du gouvernement et autres hauts responsables produisent chacun des archives par délégation de signature en vue d’exercer une fonction à visage interne ou à visage externe. C’est donc grâce aux archives ou aux documents administratifs et à leur emploi quotidien que tout dirigeant devient l’homme qui a qualité pour avoir directement le droit de regard sur l’usage que chaque délégataire fait de la prépotence de sa signature. D’où la raison d’être de la direction des archives nationales (Dan) dont le rôle traditionnel est de faciliter la hiérarchie à avoir accès aux dossiers d’affaires administratives en cours. Il y a gros à parier que l’expulsion de la Dan, contre toute attente, de l’organigramme des services de la Présidence de la République pour la placer au ministère de la Culture au début des années 1980, il était éventuellement question d’en faire une copie locale, sans matière à procès, de la direction des archives nationales de France, oubliant que celle-ci a essentiellement pour vocation prioritaire, la gestion des archives françaises ayant vraisemblablement perdu tout intérêt administratif mais, conservées aux petits soins pour leur utilité avérée dans la recherche rétrospective et dans d’autres activités socioculturelles. Cela suppose, inévitablement dans ce cas de figure, l’existence sur place d’une structure administrative indépendante, chargée de gérer un contrôle strict sur l’usage utilitaire et nécessaire des archives administratives. Comme c’est le cas chez les anglo-américains.


La Présidence camerounaise a ainsi lâché les rênes du pouvoir disciplinaire qui autorisait l’ancien régime d’avoir fraichement la haute main sur l’ensemble des activités administratives des hauts cadres de son Administration afin que chacun se tienne bien à table et ça a marché ! Aujourd’hui, c’est chaque ministre qui se réjouit d’être, à la fois, l’auteur et le détenteur privilégié de la teneur des informations documentaires qu’il a le secret de générer au quotidien. Il devient à ce titre, difficile de mettre la main sur l’ensemble des pièces que doit contenir un dossier d’affaire publique qui a été élaboré à des fins de distraction des biens publics. Cette défaillance enrichit souvent, en matière de procès, le plaidoyer des avocats qui s’y accrochent en s’indignant de la vacuité d’éléments de preuve dans le dossier d’accusation. Cette posture astucieuse de ces hauts responsables indélicats les projette individuellement et mentalement au-dessus de la stature de l’homme de qui ils ont un mandat. La peur de l’œil de Caïn selon Victor Hugo, s’éloigne ainsi à perte de vue. Dans cette perspective, il n’y a point de plan B pour sortir de l’ornière. Les lourdes peines pénitentiaires ne cessent de témoigner leur faillite, leur échec voire leurs limites en se transformant en une tempête dans un verre d’eau, au grand dam de la population tout entière, soucieuse d’avoir sa place au soleil.


Les nouvelles technologies de l’information et de communication (NTIC) apportent des facilités remarquables notamment en ce qui concerne la diffusion automatique de l’information documentaire, il y a lieu de noter, pour s’en réjouir, l’indispensable main-forte de cet outil dans l’affranchissement de bon nombre d’obstacles en lien avec l’application, à la lettre sur le terrain, du principe du respect des fonds d’archives. De nos jours, le dossier numérique envisage de pallier cette lacune, en ce sens qu’il devient possible qu’un Chef d’Etat, par exemple, soit à même d’observer pas à pas et dans l’ordre de la création et de l’assemblage naturel des pièces, l’expédition d’un dossier ouvert placé entre les mains de l’un de ses ministres en activité, étant assis dans son bureau régalien. Tout ceci est rendu faisable si et seulement si les documents d’archives courantes ou chacune de leurs images obéissent à un système d’ordonnancement méthodiquement des pièces et fréquemment mis à jour.


La situation déplorable des archives d’Afrique n’est comparable à celle d’aucun autre continent. Ce retard serait imputable à l’attitude d’un individu dont la conscience tarde à s’exclure du dédale des séquelles du colonialisme occidental. L’africain ne cesse d’attendre sur place et dans toutes circonstances, que l’occident lui mette le pied à l’étrier, même sur des sujets dont il aurait le plus grand profit. Le cas des archives d’Afrique en reste un exemple patent. Les dirigeants africains, non moins innocents dans ce débat, sauront user de patience, en attendant que les archivistes africains parmi ceux qui excellent en compétence dans l’art de rendre aisément exploitables, profitables, rentables… les informations utiles contenues dans les dossiers d’archives. Autrement dit, ces
archivistes-là qui seraient sortis du cercle dédaigneux des moqueurs, des rieurs qui n’hésitent pas à les appeler « gardiens de vieux papiers sans importance », leur feront découvrir, précisément dans les archives, les avantages et les intérêts indéniables qui sont les leurs, particulièrement indispensables à la gestion apaisante des peuples et des biens.

Par Pierre Essomba Mbida*

* ARCHIVISTE PROFESSIONNEL

 

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Chancelin Wabo

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