Camersic-infos a rencontré Arouna Pountougnigni Mfenjou, Coordonnateur du Programme National de Lutte contre les Fake News, les Discours Haineux et Dangereux en ligne au Cameroun. Il partage avec nous son point de vue sur la désinformation et la prolifération des discours haineux au Cameron. Il évoque aussi les pistes de solution. Entretien.

Pourquoi les discours de haine et à la désinformation ont pris possession des réseaux sociaux ?

Je crois qu’il est important de savoir d’emblée que, les discours haineux et la désinformation, ne sont pas des phénomènes nouveaux dans les sociétés contemporaines. Si vous parcourez par exemple l’histoire de la guerre froide qui était une période de tensions géopolitiques qui s’est étendu du 12 mars 1947 au 26 décembre 1991, vous allez vous rendre compte par exemple que, ce que les philosophes appelaient la post-vérité et ce qu’on désigne aujourd’hui sous le vocable de fake news, mieux encore de désinformation a été fortement alimenté par le phénomène de désinformation . Je fais cette remarque préliminaire pour vous montrer qu’en réalité, les discours de haine et la désinformation sont aussi vieux que le monde. De même, en parcourant l’histoire politique du Cameroun contemporain, vous allez vous rendre à l’évidence qu’à la faveur de la loi n° 90/52 du 19 décembre 1990 portant sur la communication sociale qui a consacré la liberté de la presse, plusieurs organes de presse ont vus le jour. Et à partir de ce moment, l’on assistait déjà à la montée fulgurante des discours haineux dans les tabloïdes avec des expressions telles : béti=bêtise, la bétisation du pouvoir, le front anglo-bami, les bamilékés sont des envahisseurs etc. Ces expressions ont segmentées les médias en deux grands blocs avec d’un côté La sainte trinité avec des journaux comme Le Combattant, Le Patriote  et de l’autre côté La triple alliance avec Le Messenger, La Nouvelle Expression et Challenge Hebdo qui se livraient à une bataille extrêmement violente. Maintenant, vous voulez savoir pourquoi les discours de haine et la désinformation ont pris possession des réseaux sociaux. En fait, il faut savoir que les gens ne sont plus haineux hier qu’aujourd’hui. J’ai lu un livre très intéressant écrit par un français au nom de François Jost avec pour titre La méchanceté en acte. Dans cet ouvrage, il montre très bien que, ce n’est pas que les gens sont plus haineux aujourd’hui qu’hier ; c’est simplement que les médias sociaux ont permis d’exposer cette haine. Avec l’émergence des réseaux sociaux, certains y ont vu des plateformes d’exutoire de la colère, de règlement de compte, de combat politique etc. ce qui entraine la prolifération des fake news et des discours haineux en ligne. Depuis l’élection présidentielle camerounaise de 2018, l’on assiste de plus en plus en plus à une tribalisation de l’adversité politique et à une judiciarisation du champ politique ce qui constitue des variables pouvant rendre compte de la prolifération de la désinformation et des discours haineux en ligne.      

Quel regard portez-vous sur l’utilisation des médias au Cameroun ?

Les usages des médias et particulièrement des médias sociaux au Cameroun, inquiètent. L’on observe pour le déplorer que, les médias au Cameroun sont devenus des instruments de règlements de compte. Sur Facebook par exemple, vous avez l’impression que ce réseau est devenu une foire d’empoigne où s’affronte des personnes aux motivations diverses et variées. Vous avez également l’impression que c’est par ce canal que les camerounais résolvent désormais leurs différends au point où certains refusent carrément de vous trainer en justice suite à un différend mais préfèrent vous jetez en pâture dans les réseaux sociaux. Du fait de la faible éducation aux médias et à l’information, certains estiment, une fois qu’ils sont sur ces plateformes, qu’ils sont dans un univers sans normes raison pour laquelle, des choses que d’aucuns ne peuvent faire dans la vie sociale, ils se retrouvent à les faire dans les réseaux sociaux. C’est la raison pour laquelle les fake news et les discours haineux en ligne ont le vent en poupe sur les réseaux sociaux. C’est aussi la raison pour laquelle j’estime qu’il est urgent pour les acteurs institutionnels d’instaurer l’éducation aux médias et à l’information dans les curricula de formation. 

Qui doit réguler la parole en ligne ?

Je vous surprendrai certainement en vous disant que ce sont les internautes eux-mêmes qui doivent être les premiers régulateurs de la parole en ligne. Pourquoi je le dis ? Eh bien, si face au clavier de son téléphone, un internaute ne sait pas qu’il ne doit pas tout dire en ligne ou tout faire sur les plateformes numériques, c’est qu’il y’a un problème. Certains vous diront que c’est à l’Etat que revient la régulation de la parole en ligne. Mais, j’estime qu’en faisant de chaque internaute un acteur majeur dans la lutte contre les discours de haine et la désinformation, l’on aura un environnement numérique plus sain et plus propice à la liberté d’expression. Aussi, je vous dirai également que, je souscris à la pensée des ceux qui estiment que la régulation qu’elle soit numérique ou sociale est une construction de tous les acteurs vivants dans cet environnement donné. Autrement dit, une régulation efficace et efficiente de la parole en ligne ne saurait être que l’œuvre d’une construction multi acteur comme l’Etat, les entreprises des réseaux sociaux et les organisations de la société civile. Il serait donc saugrenu de croire que l’Etat seul pourrait réguler la parole en ligne surtout que, c’est un domaine qui est davantage travaillé un cadre juridique qui n’est pas assez clair.  

Que pensez-vous de  l’attitude du gouvernement relativement à la propagation des fake news, du discours de haine et à l’utilisation  des réseaux sociaux ?

Je pense que le gouvernement est assez laxiste dans la lutte contre la propagation des fake news et des discours haineux au Cameroun. Des personnes bien connues, qui s’illustrent dans la prolifération des discours haineux en ligne le font au su de tous et restent impunies pour la plupart des cas. Vous avez même souvent des personnes qui occupent des positions importantes dans les administrations faire de l’attaque contre certaines ethnies, leur sport favori. Or, le Code pénal en son article 241, réprimande l’outrage à la tribu. Aussi, le gouvernement donne l’impression de ne pas suffisamment prendre les fake news et les discours en ligne comme une préoccupation majeure car, comment comprendre que jusqu’à ce jour, personne n’est encore fait l’objet des poursuites judiciaires en rapport avec l’outrage à la tribu depuis 2019 ? Les acteurs institutionnels doivent savoir que, les évènements tels que l’holocauste, la Shoa, le génocide des Tutsi au Rwanda etc. qui ont durablement attristé l’humanité, ont commencé par des mots ; des mots qui ont sécrété et alimenté des maux. Si les pouvoirs publics ne s’investissent pas davantage dans la lutte contre les violences en ligne au rang desquels les fake et les discours de haine, les conséquences de ces fléaux seront désastreux pour le Cameroun.        

En tant qu’acteur de lutte contre les discours haineux et la désinformation sur les réseaux sociaux, comment lutter contre les discours de haine tout en défendant la liberté d’expression ?

Je pense qu’en tant qu’activiste de lutte contre les fake news et les discours haineux en ligne, il faudrait d’abord souligner que, la désinformation et les discours haineux en ligne constituent des violations des droits numériques et des libertés sur internet. La lutte contre ces fléaux, doit être le combat de tous et de chacun car, personne n’est épargné de leurs conséquences. Bien que les plateformes numériques soient le lieu par excellence de la liberté d’expression, les internautes doivent savoir que ces plateformes ont des règles et des normes qui régissent leur fonctionnement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous estimons à Digital Access que, l’éducation est une arme de construction massive des citoyens qui feront de la lutte contre la désinformation et les discours haineux en ligne, une préoccupation collective. Au-delà de la socialisation à l’utilisation des réseaux sociaux, le gouvernement doit initier des lois pour réprimander les auteurs des violences en ligne. Il doit travailler à cet effet avec les organisations de la société civile qui ont une expertise avérée comme Digital Access, en matière de détection des fake news et des discours haineux en ligne. Ce n’est qu’à travers cette synergie d’action que le gouvernement qu’on pourra mieux lutter contre la désinformation et les discours haineux en ligne tout en préservant les droits numériques et les libertés en ligne au rang duquel la liberté d’expression.    

Quel est le dress comportement ou dress attitude quant à l’utilisation des réseaux sociaux ?

Je pense que tout internaute doit savoir que la vie numérique n’est que le prolongement de la vie sociale. Il ne doit pas croire que les plateformes numériques sont des espaces de non droits ! Autrement dit, les agissements en ligne doivent être les mêmes que ceux d’hors ligne. Plusieurs personnes se retrouvent en train de faire des choses en ligne qu’elles ne peuvent faire hors ligne, dans la société tout simplement parce qu’elles estiment que les réseaux sociaux en occurrence, ne sont régis par aucune loi. Or, sur Facebook par exemple, tous ses utilisateurs sont tenus de respecter les standards de la communauté et les règles de confidentialité. Les internautes doivent aussi savoir qu’ils existent des moyens technologiques pouvant permettre d’identifier une personne qui utilise une identité numérique qu’on appelle prosaïquement faux compte ou faux profils, pour se connecter afin de produire les fake news et les discours haineux en ligne. Il nous a été donné de constater dans nos recherches que, la plupart des producteurs des fake news et des discours haineux en ligne utilisent des noms d’emprunts derrière lesquels ils se cachent. Chacun doit faire extrêmement attention à ses agissements en ligne.      

Parlez-nous de Digital Access, et quels sont ses faits dans la lutte contre les discours de haines et la désinformation ?

Digital Access est une organisation de droit camerounais avec les missions qui sont celles de former ; d’éduquer les citoyens sur les droits et libertés numériques ; d’œuvrer pour le respect des droits en ligne dans le strict respect des droits humains au Cameroun ; de lutter contre les fake news et les discours haineux en ligne, Promouvoir et accompagner l’accès à la liberté de l’information numérique ; de Promouvoir l’universalité numérique et dénoncer les violations des droits numériques.

Les domaines d’interventions de Digital Access sont entre autres : l’éducation aux droits numériques et aux libertés sur internet, la lutte contre les discours haineux et dangereux en ligne, la promotion de l’entrepreneuriat numérique en contexte camerounais, la lutte contre les fake news etc.

Pour ce qui est précisément de nos faits d’armes dans la lutte contre les discours haineux en ligne et la désinformation, il faut dire à ce niveau que Digital Access est la première organisation du Cameroun dont les missions sont celles de lutter contre les discours haineux et dangereux en ligne ainsi que les fake news. Et pour mieux lutter contre ces fléaux, nous avons tout d’abord, commencé par faire le monitoring des discours haineux et dangereux en ligne. Ce monitoring nous a permis de recenser les concepts et les expressions qui sont régulièrement utilisés dans le cadre de la production des discours de haine en ligne. C’est dans cette perspective que depuis 2018, nous produisons régulièrement un rapport trimestriel sur les discours haineux et dangereux en ligne. Nous menons régulièrement des campagnes contre les fake news, les discours haineux et dangereux en ligne sur les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, WhatSapp etc. Ensuite, nous organisons régulièrement des séminaires de discussion mensuelle sur le numérique que nous avons baptisé Digital Talk 237. Depuis l’année dernière, nous avons mis sur pied le Programme National de Lutte Contre les Fake News, les Discours Haineux et Dangereux en Ligne au Cameroun. Dans le cadre de ce programme que je coordonne, nous avons lancé l’application SM CHECK APP qui est une application développée par Digital Access pour lutter contre les fake news, les discours haineux et dangereux en ligne par l’éducation. Cette application pédagogique participe de notre contribution citoyenne à l’éducation aux médias et à l’information à travers la détection des fausses informations en ligne ainsi que le comportement à adopter face à une publication haineuse et dangereuse en ligne. Nous avons également organisé en novembre dernier, un séminaire de renforcement des capacités des leaders d’organisations pour personnes vulnérables sur les fake news, les discours haineux et dangereux en ligne. Dans le cadre de la Coupe d’Afrique des Nations, nous avons également organisé le 8 janvier 2022, un séminaire ciblant les journalistes, les web journalistes et les blogueurs afin de doter leurs capacités pour mieux détecter les fake news, les discours haineux et dangereux en ligne avant, pendant et après la CAN.

Toujours dans le souci de sensibiliser les individus sur les fake news, les discours haineux et dangereux, nous avons lancé en février dernier, des causeries éducatives avec les élèves sur la désinformation, les discours haineux et dangereux en ligne. Cette causerie nous a permis de sillonner plusieurs lycées et collèges du département du Mfoundi où nous avons pu sensibiliser plus de 10 000 élèves sur les fléaux numériques et les bonnes pratiques en ligne. Voilà sommairement présenté, la contribution citoyenne de Digital Access dans la lutte contre les fake news, les discours haineux et dangereux en ligne au Cameroun.      

           

 

Author:

Chancelin Wabo

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