Dans une tribune libre publiée sur Facebook le 25 août 2022, William Bayiha, journaliste et universitaire propose une réflexion sur l’idée de relancer le projet d’une presse camerounaise. Cette tribune intervient après la parution du quotidien le jour qui s’est interrogé sur l’utilité des débats télévisés.

Le quotidien Le Jour s’est récemment livré à un exercice particulièrement rare dans les colonnes des journaux : poser une question susceptible de fâcher dans le secteur des médias.

Elle concernait le fonctionnement des programmes de débat, un segment central de l’offre d’information au Cameroun.

À quoi servent ces oppositions qui dominent – clips musicaux mis à part – les grilles de programmes des chaînes de télévision et de radio à travers la République ? Répondre à cette question, de cette manière, reviendrait exclusivement à faire le procès des médias audiovisuels et de leurs stratégies de positionnement.

Il faut aller plus loin et élargir la question à l’ensemble des médias, y compris les journaux de presse écrite tels que Le Jour justement et les sites web d’information : à quoi sert la presse en tant qu’industrie culturelle ?

Pour bien se comprendre, je ne parlerai que des  seuls aspects éditoriaux et, plus encore, des fonctions journalistiques de l’information.

Selon cette grille, la presse sert à apporter des nouvelles et à mettre ces nouvelles en contexte  pour le public. En d’autres termes, les médias sont chargés de dire à la population quels sont les éléments nouveaux qui surviennent dans la société et de placer ces développements dans la trame de l’histoire que cette même société construit collectivement.

Dans ce sens, les médias remplissent des fonctions sensitives pour la société (vue, ouïe, odorat, goût, toucher…), ils sont une partie de sa mémoire et sont aussi sa conscience en ce qu’ils permettent de mesurer l’écart entre les faits nouveaux et la norme.

Il s’agit donc d’une industrie vectorielle,  projectuelle i.e. qui a une conscience politique au sens de volonté de construire un en-commun, un espace de références partagés.

Est-ce que la presse remplit ces fonctions de projection dans notre environnement ? La réponse à cette question demande qu’on s’intéresse au contenu des journaux et des magazines de presse écrite et de l’audiovisuel ainsi qu’à l’offre d’information sur le web. Est-ce que nos médias informent et sur quoi informent-ils ?

D’expérience, je sais que tous les médias camerounais ne sont pas logés à la même enseigne. Il existe des journaux dont le contenu est robuste et d’autres qui sont particulièrement vides. Mon objectif ici n’est pas d’attribuer les bons points aux uns et de blâmer les autres.

Si on s’intéresse aux médias dont l’information est consistante du point de vue quantitatif, il faut encore s’interroger sur la dimension politique de cette information prolifique. À quoi et à qui sert-elle ? Est-elle bénéfique au public i.e. à l’intérêt général ?

Répondre de manière définitive à cette interrogation demande une investigation plus dense qu’un simple post Facebook.

Le préjugé est pourtant que la presse camerounaise échoue dans sa mission ; non pas du fait de la quantité de faits nouveaux qu’elle manipule, mais du fait d’une orientation politique qui la met au service des intérêts non-publics et parfois totalement privés.

Je dois préciser que ma réflexion concerne aussi bien les médias publics que les médias privés.

La dimension politique de l’effondrement des médias d’information est un aspect négligé dans l’analyse des problèmes des médias chez nous.

Par politique, il faut retenir l’acception projectuelle de l’information et non la posture idéologique qu’elle défend. La politique de l’information ici est correspond à la construction d’une société où les références pertinentes sont partagées au sein la population.

Le dérapage politique est pourtant au cœur du concept de « mauvaise haleine médiatique » que construit Aristide Bitouga pour dénoncer le manque de tenue d’une partie de la faune médiatique. Ces gens ne viennent pas sur les plateaux TV, par exemple, pour l’intérêt du public. Ils y sont pour défendre des intérêts d’une élite ou de quelques à titre de personnes. Pas besoin d’arguments pour cela. L’injure suffit largement. Les susceptibilités du public les concernent peu.

C’est aussi à travers la crise du projet médiatique qu’il faut lire les questions que pose Pierre Nka lorsqu’il interroge le profil intellectuel de ceux qui animent l’information dans ces médias. Ces journalistes peu et souvent mal formés n’ont jamais en tête l’utilité du travail qui est le leur. Ils mettent donc l’accent sur le paraître – habillement pompeux, accent alambiqué, gestuelles grandiloquentes et creuses, etc.

Les intuitions de ces deux intellectuels ici même sur Facebook pourraient être prolongées en intégrant comment s’est construit le processus de contrainte et de diversion politique qui s’abat sur les médias.

Ce travail a courageusement été amorcé il y a trois décennies. De nombreux universitaires se sont penchés sur divers aspects de ce phénomène. Dans le champ journalistique, Valentin Siméon Zinga  est, à ma connaissance, celui qui a le plus éclairé, et en permanence, sa pratique d’une exigence théorique à même d’interroger toujours le sens de ce qu’il est en train de faire.

Pour le dire vite, relancer le projet de la presse au Cameroun demande un renforcement de la réflexion sur les objectifs pratiques de nos médias pour notre société. Nous devons, en faisant notre travail, être uniquement engagés à remplir le rôle social qui est le nôtre : informer. Cela ne signifie nullement énumérer naïvement des faits qui seraient neutres. Il faut les sélectionner avec rigueur en sachant très bien à quoi ils vont servir : permettre à la population de bien comprendre les rouages de la société dans laquelle elle vit afin de trouver elle-même les voies pour s’y mouvoir plus librement. 

William Bayiha, journaliste engagé.

 

Author:

Chancelin Wabo

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