Suite au colloque international de Yaoundé sur "Les médias en ligne, médias non alignés ?" organisé les 29 et 30 septembre 2022 par l'Association des Blogueurs du Cameroun, le Pr Simon Ngono en sa qualité de membre du comité scientifique a eu l'occasion d'être interviewé par Françoise Ramel, mondoblogueuse bretonne invitée au colloque. Dans cette intervention qui s'inscrit dans le champ disciplinaire des Sciences de l'information et de la communication, il interroge le rapport des blogueurs à Internet et aux réseaux socio-numériques, la problématique de la régulation parfois assimilable à la censure, la codification des pratiques sur le plan éthique et déontologique à travers l'élaboration et l'adoption historique d'une Charte de bonne conduite et l'utilisation responsable des dispositifs numériques dans un contexte de production et de diffusion tous azimuts de contenus par tous types d'acteurs, profanes et amateurs occasionnels ou réguliers inclus.

Françoise Ramel : Bonjour Simon Ngono

Simon Ngono : Bonjour Françoise

Françoise Ramel : Alors, vous êtes camerounais, mais vous travaillez un peu loin de chez vous. Où ça ?

Simon Ngono : alors, je suis enseignant-chercheur, maitre de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC), à l’université française de la Réunion. Donc que c’est vrai que c’est assez très loin à la fois de la métropole française et du Cameroun.

Françoise Ramel : Alors, Yaoundé est je crois l’endroit où se passe, mais on peut dire qu’en matière d’information et communication, le Cameroun est un peu leader dans les réflexions de ce que nous faisons autour des médias sociaux et non pas de ce que les médias sociaux font de nous. Est-ce que j’ai raison Simon.

Simon Ngono : oui très bien Françoise. Vous avez parfaitement raison. Ce qui s’est tenu à Yaoundé, vous l’avez dit les 29 et 30 septembre 2022 de mon point de vue se situe dans le prolongement d’un ensemble de réflexion scientifiques, initiées à Douala par les professeurs Thomas Atenga, Georges Madiba et Missé Missé au sein de l’université de Douala bien sûr, mais en collaboration avec  le Laboratoire du Groupe de recherche sur Les Enjeux de l’Information et de la Communication de l’Université de Grenoble. Il y a un ensemble de colloques qui ont commencé à être organisé notamment portant sur les industries culturelles et je pense que le colloque qui s’est tenu les 29 et 30 septembre dernier de mon point de vue comme je l’ai dit s’inscrivait justement dans la continuité. Parce que si on prend le cas du Cameroun. Le Cameroun c’est officiellement selon les chiffres du ministère de la communication, c’est environ près de 600 journaux, un peu plus une cinquantaine de chaine de télévision. Près d’une cinquantaine de médias en ligne. Mais un autre phénomène qu’on observe aujourd’hui à la fois au Cameroun et c’est un phénomène mondial qu’avec l’avènement d’Internet et des médias sociaux numériques, il y a de nouveaux acteurs qui participent justement à la production, à la diffusion de l’information. Donc ce que moi j’appelle souvent les acteurs concurrentiels du journalisme. Et parmi ces acteurs-là, on peut citer justement les blogueurs. D’où l’intérêt du colloque qui s’est tenu récemment à Yaoundé et qui portait sur les médias en ligne dont les acteurs principaux sont les blogueurs.

Françoise Ramel : alors Simon, si on revient sur l’intervention du Pr Thomas Atenga en ouverture du colloque le 29 septembre et l’intervention du Secrétaire général du ministère de la Communication, on voit bien que le dilemme c’est comment intervenir sur la liberté de chacun chacune à produire du contenu sur des réseaux sociaux puisque c’est ce que les technologies offrent comme possibilité, qu’on peut pas nier les faits émancipateurs aussi pour beaucoup de gens de pouvoir produire des contenus, se créer des propres réseaux, se créer d’autres réalités à l’échelle de la planète. Donc un effet émancipateur et puis en péril des effets négatifs voire dévastateurs des réseaux sociaux parce que au nom de la liberté d’expression aujourd’hui dire peut détruire, voir tuer des vies ?

Simon Ngono : oui justement et ça c’est justement la double face de toute technologie. Voilà ce caractère ambivalent. Une technologie c’est à la fois une bonne chose mais également une mauvaise chose. Tout dépend justement des usages, de comment est-ce qu’on s’approprie et des usages qu’on en fait. Et justement aujourd’hui c’est davantage plus complexe dans la mesure sur internet, il y a surtout la fonction d’infomédiation. Donc ça veut dire que sur internet tout le monde, tout individu a la possibilité de pouvoir produire un contenu, de le diffuser sur une plateforme parce que le dispositif tel que pensé donne justement cette possibilité-là à tout individu de pouvoir le faire. Alors, est-ce qu’il s’agit toujours d’un contenu de qualité ; est-ce qu’il s’agit toujours d’un contenu avéré. C’est toute la question. Et comment au niveau étatique une action publique peut être enclenchée non pas pour censurer, non pas pour peut-être réprimer, mais surtout pour appeler les citoyens, les individus à une production responsable des contenus qui sont diffusés dans les espaces où l’Etat n’a pas tous les leviers nécessaires pour engager une répression totale. Je dois dire que s’il est plus facile pour les Etats de pouvoir réprimer les médias classiques, il s’avère de plus en plus difficile de pouvoir engager une répression des médias en ligne. Compte tenu déjà de la déterritorialisation du lieu où chacun peut produire un message, compte tenu des cadres législatifs toujours pas cohérent ou du moins différent d’un pays à un autre. Voilà tout cela rend difficile la question de la répression assez totale d’un réseau social numérique.  

Françoise Ramel : Simon moi j’ai envie de vous renvoyer cette question, est-ce que ce n’est pas un vœu pieu d’an appel à la responsabilité des citoyens, des citoyennes ? Est-ce que ce n’est pas un vœu pieu de croire à l’autorégulation parce que les Etats ne sont pas capables, ne peuvent pas en fait réagir à cette façon qu’ont les réseaux sociaux de déborder tout le monde finalement de déborder les politiques publiques, de déborder les médias classiques. Est-ce que ce n’est pas un vœu pieu vous qui êtes enseignant-chercheur ? Comment concrètement vous observez ces phénomènes, ces mécanismes. Qu’est-ce que vous produisez comme savoir qui peut aller dans le sens d’une autorégulation ?

Simon Ngono : alors, c’est vrai que sur le plan scientifique, c’est une question assez complexe dans le mesurer où réguler parfois ça peut donner l’impression d’une forme de censure des individus qui peuvent se sentir assez lésés. Mais je pense que face à un ensemble de dérives, il est urgent de donner des outils de production responsable des contenus sur des espaces numériques. Maintenant pour revenir à l’action étatique de mon point de vue je pense que cette action doit être coordonnée entre les Etats peut-être au niveau sous régional, intercontinental. Mais surtout au niveau des acteurs eux-mêmes qui produisent ces différents contenus-là. Si je prends le cas des blogueurs, engagé déjà une réflexion sur les pratiques, les bonnes pratiques de mon point de vue, il me semble déjà que c’est un bon pas. Mais également j’ai eu l’occasion de suivre un ensemble d’atelier. Notamment un atelier du responsable du groupe Facebook Kerel Kongossa qui disait par exemple qu’ils ont formé certains de leurs internautes à une production responsable des contenus, ce qui fait qu’aujourd’hui d’après responsables lorsqu’un autre internaute publie un contenu qui peut être préjudiciable, ce sont les autres internautes qui alertent pour dire tel contenu il n’est pas approprié et qu’i faudrait peut-être modéré ou le supprimer complètement du site. Alors, parfois la frontière est assez mince entre la volonté de vouloir modérer les contenus et la question même de la liberté d’expression. Alors, j’ai envie de répondre par une citation Hubert Beuve-Méry, le fondateur du journal  Le Monde  qui disait par exemple « qu’il n’y a pas de liberté sans responsabilité et la limite de la liberté c’est justement la responsabilité ». C’est une citation que j’apprécie particulièrement et qui renvoie au fait que oui aujourd’hui les réseaux sociaux numériques, Dominique Cardon parle de la démocratie internet, celle qui consiste à donner la possibilité à tout un chacun de pouvoir publier, discuter, émettre un avis, mais cela doit s’accompagner d’une certaine responsabilité. Et cette responsabilité doit tenir compte de ce font les citoyens, les internautes sur les réseaux sociaux numériques, de ce que font également les blogueurs eux-mêmes que je considère comme des acteurs apparentés à des acteurs journalistiques. L’Etat lui-même doit également accompagner ces actions là non pas seulement dans le sens de pouvoir réprimer, mais accompagner des initiatives qui visent à l’éducation, à l’utilisation responsable des médias sociaux.

Françoise Ramel : vous parlez effectivement de journalisme, hier dans un atelier de blogueurs, une question a été justement posée à l’attention du président d’une toute nouvelle association en Guinée Equatoriale, l’Association des Journalistes et Blogueurs de Guinée Equatoriale, pourquoi avoir associé journalistes et blogueurs, chez-nous au Cameroun, on n’a l’association des blogueurs du Cameroun et ça ne se mélange pas trop journalistes et blogueurs, alors je ne connais pas vos réalités, ça pose question, là aussi il y a une frontière tout de même, journalisme, blogging, on ne parle pas de la même chose et pourtant ?

Simon Ngono : Alors, je dirai tantôt qu’aujourd’hui et c’est toute la question, si je prends les travaux de Dénis Rolland, un sociologue français du journalisme, il a écrit par exemple un ouvrage, « Le journalisme ou le professionnalisme du flou ». Aujourd’hui, sur le plan scientifique, le débat est ouvert. L’identité du journalisme, elle est en recomposition, elle n’a jamais été autant en recomposition depuis l’avènement d’internet et des réseaux sociaux numériques. Il devient assez difficile aujourd’hui de pouvoir définir avec des éléments probants, qui est journaliste, qui ne l’est pas. Si je prends les travaux de Nicolas Pélissier, il a écrit un article scientifique, le titre c’est « tous journalistes » et il met un point d’interrogation. Ça veut qu’aujourd’hui, internet et les réseaux sociaux numériques donnent la possibilité à presque tout le monde, y compris les blogueurs de pouvoir produire une information et de la diffuser. Et quelle est la définition classique du travail d’un journaliste, c’est de collecter, de traiter l’information et de la diffuser sur une plateforme à partir d’un espace dédié et vous voyez c’est presque la même chose qui est faite par les blogueurs. Il en est également de ce qu’on appelle aujourd’hui les influenceurs web. Très souvent c’est des questions assez difficile et qui aujourd’hui suscite un débat, même dans les milieux scientifiques. Est-ce qu’un blogueur est un journaliste au sens classique du terme avec les réseaux sociaux numériques. C’est une question assez pertinente sur le plan scientifique.

Françoise Ramel : ça pose aussi une question sur le regard que peuvent porter les citoyens en démocratie sur les médias. On n’est plus du tout dans l’histoire du quatrième pouvoir des premières républiques, qu’elle soit en occident ou ailleurs. Aujourd’hui, les démocraties sont dans des situations compliquées et peut-être que ces réseaux sociaux ont pris la place du quatrième pouvoir parce que les médias à un moment donnée de manière un peu générale ont servi les discours des lobbies, des politiques, de la grande scène de théâtre qu’est le monde ?

Simon Ngono : oui oui c’est un courant qui émerge depuis un certain temps, ça veut dire ce qu’on appelle les médias classiques n’occupent plus tellement une place centrale, même s’il reste des référents. Voilà, même si je n’aime pas trop ce terme nouveaux médias, mais ce qu’on appelle les médias sociaux et leurs acteurs apportent de nouvelles façons de voir le monde, de nouvelles façon de traiter l’information, alors que ce qui caractérise les médias classiques, c’est que très souvent comme vous l’avez bien dit, ils sont soit assujetti ou pouvoir politique officiel, aux lobbies, alors que les blogueurs  très souvent, c’est des individus qui peuvent être établi dans un pays ou bien être à l’extérieure du pays, du coup ça change les possibilités étatiques de contrôle vis-à-vis de ces acteurs-là.

Françoise Ramel : Et en même temps, vous avez dit, le dilemme c’est justement que les Etats n’ont plus le choix que s’appuyer sur les associations des blogueurs pour appeler d’auto saisir sur la question de la responsabilité, alors on va finir notre entretien là-dessus. Il s’est passé quelque chose d’important à Yaoundé grâce à ce colloque organisé par l’association des blogueurs du Cameroun et je rappelle que vous faites partir du comité scientifique présidé par Thomas Atenga. Hier vous avez tous ensemble officialisé l’existence d’une charte, est-ce qu’on peut notre entretien sur cette avancée, si vous considérez cela comme une avancée ?

Simon Ngono : oui je la considère comme une avancée, d’historique même, parce qu’il me semble que c’est la première fois, si je ne prends que le contexte de l’Afrique centrale, c’est la première fois que des acteurs de ce domaine se sont réunis, ont fait appel à des chercheurs que nous sommes pour pouvoir réfléchir à une charte de bonne conduite et cette charte-là a été adopté et cosigné des blogueurs camerounais et des blogueurs étrangers. Et moi, pourquoi une charte ? On peut se poser cette question. De mon point de vue, il me semble que cela relève d’une prise de conscience des acteurs eux-mêmes. Parce que une charte, ça permet de codifier le pratiques professionnelles à la fois sur le plan éthique, déontologique. Une charte également, ça participe de la légitimation d’une pratique professionnelle. Donc je pense que là, l’ABC a marqué un coup assez important en sollicitant des chercheurs à l’effet de pouvoir rédiger cette charte de bonne conduite. Maintenant, il reste qu’au quotidien, cette charte puisse être appliquée, respectée par les différents acteurs. Je vais finir avec un aspect qui me semble important lors de la cérémonie d’ouverture, le ministère de la communication était représenté par le Secrétaire général, le Pr Félix Zogo et je pense que la présence du ministère de la communication participe de la caution étatique, gouvernementale à cette activité. Parce que l’Etat lui-même il est conscient de nos jours de l’importance de cette catégorie de professionnels, de blogueurs. Donc, l’Etat n’a plus tellement de choix que de pouvoir travailler avec ces différents acteurs là, accompagner leurs initiatives, parce qu’aujourd’hui les gens ne s’informent plus uniquement par le canal des médias classiques. Il y a maintenant les médias en ligne, il y a maintenant ces acteurs là qu’on appelle les blogueurs  qui participent à la production et à la diffusion de l’information, un peu comme des journalistes au sens classique du terme. Donc je pense que la question de la charte est très bonne  et c’est une très bonne initiative et moi je la considère comme une avancée historique à la fois dans le champ des médias en ligne, des pratiques des blogueurs camerounais et de la sous-région Afrique centrale et même du monde entier.

Françoise Ramel : Alors Simon Ngono, on va se dire au revoir et je rappelle le titre donné à ce colloque avait une portée symbolique et pas provocatrice en tout cas pour ouvrir des vannes et des pistes de réflexion le titre était « médias en ligne, médias non alignées » et on se quitte là-dessus. Merci Simon Ngono.

Simon Ngono : Merci Françoise.

Author:

Chancelin Wabo

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