C’est le résultat d’une longue observation du fonctionnement de certains aspects du discours de la presse écrite au Cameroun, notamment le quotidien Mutations.

Cette réflexion pointe deux objectifs majeurs : conceptualiser, d’une manière générale, le fonctionnement sémantico-sémiotique des Unes des journaux de presse écrite, et faire une analyse-échantillon à partir du quotidien camerounais Mutations.

I – Les jalons d’une analyse sémantico-sémiotique des Unes

Le discours de presse se caractérise par une certaine complexité qui en fait un lieu de superposition de scénographies allant de la Une à l’éditorial en passant par de simples articles. Les différentes composantes d’une Une relèvent de ce fait d’un ensemble d’éléments hétéroclites dont il faut tenir compte globalement pour une analyse optimale du sens qui en découle.

Nous partons de l’hypothèse que le sens d’une Une de presse écrite est du ressort de la totalité des éléments qui la constituent. La Une constitue ainsi un macrodiscours dont les microdiscours sont entre autres: la manchette, la tribune, la sous-tribune, l’image/ photographie, etc. Chacune de ces micro entités discursives est dotée d’un sens qui se mêle aux autres, à l’effet de produire le tout-sens. La porte d’entrée de tout usager d’un journal est cette première page qui par une mécanique structurelle codifiée rassemble ces éléments protéiformes relevant aussi bien du linguistique que du visuel (images / photographies). À cet effet, une analyse qui privilégierait l’une ou l’autre dimension (linguistique ou visuelle) au détriment de l’autre, comme cela se fait habituellement, achopperait sur le problème d’effet de sens complet. Il faut donc de tout pour faire ce « monde » sémantique.

La prise en compte de toutes ces composantes est conforme à la démarche préconisée en analyse du discours, laquelle ne privilégie ni l’organisation isolée des textes encore moins l’analyse univoque des conditions de productions. Il est en effet question d’articuler simultanément le texte à ses « lieux de fabrication » (Charaudeau 2005). Ce faisant, certains microdiscours de la Une, comme la manchette, ont une double vocation : la dénomination ou la présentation de l’organe de presse, par exemple Mutations, Le Jour, Le Monde ; et une fonction symbolique ou idéologique liée à une certaine ligne éditoriale qui permet de situer socialement le journal et de se faire une idée des contenus et de l’angle de traitement des informations

C’est ainsi que lorsqu’un usager arrive devant un kiosque et trouve deux journaux distincts traitant d’un même sujet, celui-ci peut a priori, à partir du nom du journal qui figure au niveau de la manchette, se faire une idée de la manière dont l’information est traitée ; des gages d’objectivité ou d’impartialité possibles. C’est dans cette veine, entre autres, qu’on parle des journaux de gauche, de droite ; du pouvoir, de l’opposition. Ce qui veut dire que le microdiscours qu’est la manchette établit un pont analytique incontournable entre le linguistique et le pragmatique ; un va-et-vient nécessaire entre le linguistique et le social, le contexte, pour saisir tous les contours du sens.

Il en va de même pour la catégorie des images et photographies qui accompagnent généralement les tribunes et les sous-tribunes des journaux, elles renforcent le message linguistique en convoquant un autre paradigme dans le rapport signifiant / signifié ; paradigme sous-tendu non plus par le signe linguistique, mais plutôt par une autre catégorie de signe : l’image, la photographie.

Ce préalable nous permet de clarifier notre démarche et de faire une mise au point anticipée relative au cadre théorique postulée dans cette réflexion : l’analyse sémantico-sémiotique. En effet, il est possible que l’on s’interroge sur l’opportunité du rapprochement de la sémantique et de la sémiotique qui, à première vue, poursuivent un même objectif : dégager la signification d’un certain nombre de phénomènes. Toutefois dans le cadre de ce travail, les contraintes structurelles de notre matériau nous donnent à prendre la pleine mesure des apports complémentaires des deux approches. En effet, alors que la sémantique s’intéresse au sens linguistique, la sémiotique quant à elle a une vocation plus élargie qui touche aux phénomènes significatifs non linguistiques, comme le symbole, l’icône et la photographie. En clair, nous emprunterons tantôt à la sémantique tantôt à la sémiotique quelques-uns de leurs instruments conceptuels.

II- Le préconstruit dans la Une du journal Mutations

Le cadre théorique élaboré ci-dessus trouve dans cette section son premier terrain d’expérimentation. Les analyses que nous effectuons concernent une des composantes microdiscursives de la Une, à savoir la tribune, qui porte le titre et le sous-titre.

En effet, dans la presse écrite comme dans d’autres médias, le journaliste est généralement soumis à une double exigence de « séduction » : séduire les téléspectateurs, les auditeurs et le lectorat, à la fois par la qualité de l’information et du style qui porte et véhicule cette information. Le style, c’est aussi le journaliste. Par-delà la fonction d’information, l’écriture de ce dernier fait la part belle au marketing : vendre, faire vendre. Dans ce souci de «vendre-plus » et de fidéliser des abonnés, des lecteurs occasionnels ou des passants dans la rue, Mutations a fait le choix d’une Une qui brille par un préconstruit (Pêcheux 1975) discursif prégnant. Une esthétique qui consiste à construire le sens à partir des idées reçues, des stéréotypes, des clichés et des « prêts-à-penser », sur la base d’un (re)déploiement discursif de l’inconscient collectif. Notre préoccupation majeure dans cette partie est de décrire et d’analyser le rapport préconstruit / construit; d’étudier comment les journalistes construisent le sens à partir d’autres sens antérieurs, extérieurs plus ou moins inconnus, tout en les articulant aux images ou aux photographies.

Prenons une minute pour découvrir le matériau (dimension linguistique te visuelle). En effet, s’il fallait donner une prescription de lecture aux usagers des Unes de ce journal, ce serait bien celle d’y entrer en s’abstenant de voir les choses (le sens) au niveau de l’écume des vagues, mais plutôt de les considérer dans leur profondeur et dans leur interactivité «montrée» ou «constitutive »  avec des connaissances encyclopédiques.

Ces titres des Unes, pour les comprendre, soumettent le lecteur à un exercice de révision permanente et minutieuse de ses savoirs sur le monde, l’actualité, l’Histoire, la politique, la religion, la musique, etc. Quel que soit le bout par lequel l’on considère cette réalité dans la chaîne de la situation d’énonciation – que ce soit du côté du journaliste, ou des récepteurs-lecteurs – la formulation et la compréhension réussies d’un tel style requièrent un niveau de culture générale considérable. Le journaliste qui bâtit ses titres sur cette interaction fait montre d’une maîtrise acceptable des universaux culturels et de l’actualité internationale, tout comme celui qui les lit et les comprend.

Ce parti pris esthétique du quotidien n’est pas sans enjeux.

1-Le préconstruit

Après une présentation de la notion de «préconstruit», nous en analyserons les manifestations linguistiques associées aux microdiscours que sont la manchette et les images / photographies. Des analyses qui déboucheront sur les fonctions qui encadrent et justifient cette esthétique : fonctions d’information et marketing et la fonction critique.

Tout discours est considéré comme un matériau assurant l’interface entre la langue et la société. Dans cette perspective, le discours s’apparente à un kaléidoscope des interactions sociales ; des rapports entre la langue et ses usagers. À l’oral comme à l’écrit, le discours préfigure, interagit, met en scène des idées, des façons de voir, de comprendre et d’agir. Dans un tel engrenage discursif, le locuteur ou l’usager de la parole semble jouer un rôle qui échappe à son contrôle, car en initiant une interaction, il trouve un médium engagé inexorablement dans le rapport à la société.

La notion de « préconstruit », théorisée par Michel Pêcheux (1975), est un avatar de ces rapports multiformes que le discours entretient avec la circulation des idées, des mœurs dans la société. Dans ce cas le préconstruit renvoie aux éléments extérieurs au discours ; ce qui présuppose que le discours constitue une réalité biface, étant donné que le préconstruit « repose sur le principe qu’il y a deux dimensions dans le discours : ce sur quoi il [le discours], s’appuie et qu’il présente comme allant de soi, comme soustrait à toute mise en cause (le préconstruit) et ce qu’il prétend apporter, ce qu’il construit sur cette base. » (Maingueneau 2009 : 102-104) Le préconstruit est donc du ressort de notre expérience dans le monde, la société modelée dans le discours. Le lien entre le préconstruit et le construit est respectivement de l’ordre du collectif, et de l’individuel ; de l’ordre de l’extérieur, et de l’intérieur.

La diversité de ces composants laisse entrevoir un autre élément de comparaison, à savoir les entités sources ou les êtres-discursifs (locuteurs / énonciateurs ) responsables du préconstruit et du construit. Les sources du préconstruit ne garantissent pas toujours leur traçabilité énonciative, parce que ce dernier est dans la plupart des cas le reflet d’une pensée générale, d’une corporation.

Les composants du préconstruit sont donc protéiformes et peuvent provenir de divers domaines de la vie : la religion, la politique, la philosophie, le cinéma, l’éducation, etc.

En tout état de cause, en tant que «traces dans le discours d’éléments discursifs antérieurs dont on a [parfois]  oublié l’énonciateur » (Pêcheux 1990 : 43), le préconstruit est consubstantielle à l’expérience humaine en général. Le vocabulaire du discours préconstruit a pu être remodelé en divers signifiants. Antoine Culioli (1975) parle en effet de « pré-asserté » ; d’autres chercheurs, à l’instar de Marie-Anne Paveau, parlent de «prédiscours », entendu comme « ensemble de cadres prédiscursifs collectifs (savoirs, croyances, pratiques) qui donnent des instructions pour la production et l’interprétation du sens en discours » (Paveau 2006 : 118).

2- Réalisations linguistiques / discursives du préconstruit

Les différentes occurrences de préconstruit discursif que nous avons relevées au niveau des Unes de Mutations, sont inégalement comprises entre les années 2019 et 2022. Une lecture globale de ces titres donne à voir la diversité des jeux de mots, et conséquemment des procédés stylistiques qui assurent l’interface entre ce qui est préconstruit et ce qui est construit. Ces jeux de mots que nous identifions au niveau de la « surface discursive » (Bres 2007) sont révélateurs des extérieurs du discours et de leurs conditions de production.

Pour des besoins de la cause épistémologique, nous conceptualisons les notions d’«interface linguistique» et d’«interface encyclopédique», pour matérialiser le fonctionnement des phénomènes d’hétérogénéité énonciative dans leurs dimensions constitutive et marquée. L’«interface linguistique» est liée à l’hétérogénéité énonciative marquée au niveau linguistique ; et l’ « interface encyclopédique » à l’hétérogénéité constitutive. Cette dernière est dite encyclopédique parce que la compréhension et l’interprétation des deux faces discursives qu’elle mobilise sont tributaires d’un savoir encyclopédique pouvant provenir de l’Histoire, de la culture générale, des clichés, ou encore des stéréotypes socio-culturels.

Dans l’esthétique des Unes du journal, l’interface linguistique entre les discours hic et nunc et ceux préconstruits est assurée par deux procédés bien connus, l’homonymie et la paronymie, comme le décrit le tableau ci-dessous (Voir tableau)

L’articulation préconstruit et construit (le discours de surface, visible) est assurée par deux composantes de la sémantique lexicale, l’homonymie et la paronymie. Dans nos occurrences, l’homonymie, qui est la relation existant entre deux ou plusieurs formes linguistiques ayant un signifiant identique, mais des signifiés différents, va au-delà du niveau des mots, pour atteindre celui des jeux de mots ou calembours.

Elle aussi transcende le niveau élémentaire du mot, et touche à des réalités plus étendues : groupes de mots, phrases, etc. Exemple : Elecam. Le show et l’effroi (Publication no 5001) //Elecam. Le chaud et le froid.

Dans cette occurrence – représentative des autres du corpus – il apparaît en effet que le jeu de mots basé sur la relation paronymique ne se limite pas aux mots, mais aux groupes de mots : Le show et l’effroi // Le chaud et le froid. La majorité des occurrences de notre matériau répondent à cette logique de construction homonymique particulière, comme l’illustre le cas suivant et bien d’autres : France. L’amère patrie (Publication no 5043) // France. La mère patrie.

Cela est valable pour les constructions basées sur la paronymie–proche de l’homonymie, mais s’en distancie par le fait qu’elle établit une relation entre des signes linguistiques ayant des signifiants quasi identiques, mais avec des sens différents. L’hapax dans ce corpus est l’hétérogénéité constitutive portée par le numéro de publication 4849, du 06/05/2019, dont la Une est : Michelle Bachelet. Belle marquise. Dans cette occurrence unique, la construction du sens impose que l’on mobilise, en plus de la dimension visuelle de la photo, un ensemble de savoirs littéraires et sociopolitiques, afin d’établir le lien entre l’allusion ou l’évocation du personnage « Belle marquise » de la pièce de théâtre de Molière, Le Bourgeois gentilhomme, et l’arrivée au Cameroun, en mars 2019, du Haut-commissaire aux droits de l’Homme des Nations unies, Michelle Bachelet. L’interface encyclopédique qui assure la circulation du construit et du préconstruit ici rappelle le contexte sociopolitique camerounais de mars 2019, marqué par la crise dans les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, la menace terroriste dans l’Extrême-Nord, et un climat politique tendu suite à l’incarcération de l’opposant Maurice Kamto et certains de ses partisans. Dans la construction du sens à partir de la figure de Belle marquise, la rédaction du journal Mutations pointait ainsi le jeu de séduction ou le «bal de courtisans», tel Monsieur Jourdain, autour de la Haut-commissaire. Toutes les parties prenantes du landerneau politique camerounais (le pouvoir, l’opposition, la société civile), à qui mieux mieux, s’assuraient de s’être bien illustrées auprès de Michelle Bachelet (La Belle marquise) qui devait faire un rapport sur la situation des droits de l’Homme au Cameroun.

En tout état de cause, ce parti pris esthétique du journal, préférentiellement axé sur le jeu de mots au niveau du titre et renforcé par des images, n’est pas sans enjeu ; il porte en effet des fonctions aussi diverses que celles d’information et marketing, et de satire.

3- Mutations : fonctions de l’esthétique du préconstruit

Dans la nomenclature traditionnelle des pouvoirs qui régulent les sociétés, le quatrième pouvoir, notamment la presse écrite, assume des fonctions variées. En effet, depuis la loi N° 90/052 du 19 décembre 1990 sur la liberté de communication au Cameroun,  «l’importance sociale de la presse ne se discute plus, vu que, selon les journalistes et les hommes des médias camerounais, il ne saurait y avoir de société sans média ni de média sans société.» (Onguéné Essono 2013 : 105) Ainsi est-il mis en exergue le rôle social de la presse, qui comme les autres pouvoirs (exécutif, judiciaire, législatif) a son mode de fonctionnement et d’organisation, ses codes.

3-1- La fonction d’information et marketing

Entre autres moyens à mobiliser pour « convaincre », il y a la Une, qui, en plus de l’aspect graphique, des images, doit son expressivité au titre. Ce dernier, dans un journal fait l’objet d’un investissement particulier de la part des journalistes pour faire en sorte d’aboutir à un acte d’achat. Le lien énoncé par les responsables des quotidiens entre le journaliste et le lecteur est celui du vendeur et de l’acheteur […] Il nous faut sans cesse donner au lecteur envie de nous lire, et surtout de nous lire régulièrement-idéalement chaque jour. » (Hubé 2010 : 4)

Les lois sur les libertés de communication n’ont pas que libéralisé le secteur médiatique avec le foisonnement des entreprises de presse, elles ont aussi accru la concurrence entre les organes en présence. Dans un tel environnement, vendre ou « vendre plus », fidéliser des lecteurs abonnés et gagner des non-lecteurs nécessite que chaque rédaction trouve des « moyens de séduction » efficaces, afin de « […]transmettre des informations, assurer la reliance sociale, susciter l’adhésion des destinataires, convaincre voire convertir ceux-ci (s’agissant du pouvoir religieux) » (Fame Ndongo 2006 : 292).

Dans un tel état de choses, le souci du journaliste se situe à plus d’un niveau : il est tenu d’informer autant qu’il entend établir un contrat tacite de confiance et de crédibilité entre lui et des lecteurs. Il travaille à cet effet à deux niveaux, le niveau du contenu de l’information, et celui du contenant, à savoir la forme qu’il donne au message, l’information qu’il veut faire passer.

La superposition des discours, et par conséquent des contenus sémantiques relevant respectivement du construit (le hic et nunc) et du préconstruit (les extérieurs du discours) n’est pas anodine dans cette esthétique : il existe une corrélation sémantique intentionnelle, motivée par les journalistes de la rédaction. Cette corrélation permet aux lecteurs, au public de saisir les contours de l’acte d’information. Toutefois, l’une des préoccupations essentielles serait d’établir la place de l’information majeure du journal dans cette superposition des discours ou des sens. La réponse semble aller de soi : l’information se situe au confluent des discours. Tous les numéros du quotidien Mutations que nous avons décrits ci-dessus répondent à cette exigence de l’information et du marketing. L’orientation préférentielle stylistique aux jeux de mots axés sur l’homonymie et la paronymie fait désormais la marque déposée stylistico-esthétique de cet organe de presse.

Prenons l’occurrrence suivante, pour l’illustrer : Médicaments de la rue. Ô grands mots (Publication no 4914)*

Dans cette publication du jeudi 08 mars 2019, les groupes de mots Médicaments de la rue. Ô grands mots, consécutifs à l’engagement (« aux mots ») du ministre de la Santé publique pour la lutte contre les faux médicaments, rappelle un discours antérieur, un adage, un lieu commun discursif : «aux grands maux les grands remèdes ». Le jeu de mots par interface linguistique homonymique ainsi créé entre Ô grands mots et Aux grands maux informe le public-lecteur de la fermeté de ton (des mots), de la détermination du ministre de la Santé à couper les têtes de l’hydre de la commercialisation et de l’achat des faux médicaments. Dans la construction du sens dans le titre par la rédaction du journal, ces « mots » du ministre préfigurent ainsi de grands remèdes pour ce mal qui sévit dans la société.

3-2- La fonction satirique

Pour nous en convaincre, considérons les occurrences suivantes: Décentralisation. Les chefs de traire    (Publication no 5019). Baccalauréat 2022. A vau-l’eau        (Publication no 5146)

Bien que le quotidien Mutations ne soit pas, au sens strict du terme, un journal satirique, comme Le Popoli (Cameroun), t encore Charly Hebdo (France), l’esthétique de ses titres et son appartenance au genre généraliste peuvent justifier la portée satirique de certaines de ses publications, notamment la plupart des titres qui barrent ses Unes. La satire est une forme artistique qui passe par l’humour, la moquerie, aux fins de faire la peinture des vices d’une société. Les présentations descriptive et analytique que nous avons faites précédemment donnent à relever certaines composantes de l’humour et / ou de la moquerie dans le choix des mots et de leur combinaison. Les jeux de mots qu’offrent ainsi les titres de Mutations pour le grand plaisir des lecteurs créent généralement une hilarité qui n’est pas anodine, car celle-ci porte en filigrane la dénonciation de certains travers qui plombent la gestion politico-administrative et économique du Cameroun.

Pour une meilleure compréhension de ces occurrences, commençons par en restituer les différents contextes de production. La publication no5019 du lundi 20 janvier 2020 aborde la question de la décentralisation, précisément le rôle des préfets et des gouverneurs dans la nouvelle gouvernance locale. Dans cette publication, la rédaction de Mutations parle de «chefs de traire », au lieu de « chefs de terre ». Dans ce jeu de mots quelque peu hilarant, apparaît la critique de l’action ou du rôle des autorités administratives, qui sont, selon le journal, des trayeurs (traire) de l’Etat, leur vache à lait.

En somme, dans ces titres, la satire passe en douceur par un zeste de sarcasme et une dose d’humour, étant donné que « l’humour n’est pas une fuite. Il est le sel du quotidien et surtout il rend moins cruels les heurs et les malheurs de la vie. » (Hollande 2018 : 2)

Il en va de même pour la seconde occurrence (Publication no 5146 du lundi 27 juillet 2020), qui pointe le scandale de la fuite d’épreuves de la session du baccalauréat 2020 dans les séries scientifiques. Au Cameroun, un discours, une expression est consacrée à ce genre de situation de fuite ou de vente d’épreuves : on dit qu’il y a eu « l’eau ». Ainsi en titrant, « Baccalauréat 2020. A vau-l’eau », la rédaction avait préfiguré le discours populaire, le lieu commun discursif « il y a eu l’eau » dans les séries scientifiques, et par conséquent, c’est un baccalauréat qui « vaut l’eau », qui ne pèse pas.

CONCLUSION

Cette réflexion a premièrement présenté l’élaboration d’un cadre théorique propice pour l’analyse d’une Une de presse écrite, appréhendée comme un macrodiscours dont la totalité sémantique est tributaire de l’apport des microdiscours (manchettes, images / photographies) qui la composent. La seconde partie a été consacrée à la description et à l’analyse de l’esthétique du préconstruit discursif dans les titres qui barrent les Unes du quotidien camerounais, Mutations. Nous avons montré que l’articulation des discours construits et ceux préconstruits qui structurent ces titres est basée sur des jeux de mots relevant de deux composantes de la sémantique lexicale. Il ressort que cette orientation préférentielle stylistique encadre les fonctions, les missions du journal : la mission d’informer tout en faisant sa propre publicité, afin de gagner ou de fidéliser des lecteurs ; et la fonction satirique ou critique moulée dans l’humour. Ce qui peut justifier le statut de Mutations comme journal appartenant au genre généraliste, où l’on peut en effet identifier les catégories d’autres genres.

Dr Christian Manga

PHD en analyse du discours. Enseignant des sciences du langage à l’Université de Buea

 

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Chancelin Wabo

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