Dans un contexte où les débats pour l'émergence de la vision africaine du monde tarde à émerger plus de 60 ans après les indépendances, on continue de croire que cela est possible à travers les ouvrages scientifiques et les conférences. Notre conviction est que la Nouvelle Pensée africaine énoncée par CERDOTOLA, doit être celle qui est capable de faire face à la puissance de la propagande à travers des industries culturelles et créatrices fortes ainsi que des médias de communication de masse plus adaptées.

La conférence du Centre de Recherche sur les Traditions et les Langues africaines (CERDOTOLA) placée sous le thème : « Assises pour une Nouvelle Pensée Africaine » a pris fin le vendredi 28 octobre 2022 après 5 jours d’intenses et profonds débats scientifiques ayant pour finalité de poser les jalons de la “libération de la puissance africaine”, pour reprendre les termes contenus dans l’éditorial du Secrétaire exécutif du CERDOTOLA Pr Charles Binam Bikoï. Les échanges qui ont eu lieu au Palais des Congrès de Yaoundé ont réuni la fine fleur de l’élite intellectuelle du monde noire. Théophile Obenga, Kalala Omotunde, Grégoire Biyogo, Cheikh Tidiane Gadio et autres Ebenezer Njoh Mouelle ont illuminé de leur illustre présence cette grand-messe du savoir à laquelle a pris part un public de plus 1000 personnes selon les chiffres officielles. La dernière journée aura été celle des recommandations à retenir dans le sens d’affirmer l’Afrique, sa pensée, sa culture et ses traditions dans un espace monde où elle peine toujours à afficher fière allure en dépit de ses richesses plurielles et surtout, de son antériorité civilisationnelle tant vantée depuis des lustres.

 « La Nouvelle Pensée Africaine est celle qui doit faire basculer l’Afrique vers son destin fédéral », argue le célèbre leader panafricaniste sénégalais Cheikh Tidiane Gadio non sans susciter une salve d’applaudissements de la part du public de Yaoundé. Comme lui, la plupart des savants présents à ce dîner intellectuel prennent la parole pour formuler leurs mots de conclusion avec le même acquiescement populaire de l’assistance. De notre avis de communicologue, le dénominateur commun de ces discours tous aussi pertinents les uns que les autres, est qu’ils semblent très peu mentionner les stratégies efficaces de diffusion virale de la Nouvelle Pensée Africaine, objet de ces 4 jours d’échange. En effet, la diversification des industries culturelles et créatives ainsi que le choix des outils de communication de masse plus adaptés sont la clé pour que les idéaux défendus par l’Afrique puissent faire face à la propagande occidentale. 

Depuis le début des combats pour l’émancipation de la vision africaine, les mêmes types de supports de diffusion sont privilégiés : les livres savants, les conférences et colloques qui n’intéressent pas toujours le large public de par leur essence élitiste. De Césaire à Théophile Obenga en passant Cheikh Anta Diop le maître des maîtres, la pensée africaine reste consignée dans des ouvrages à la limite ésotérique. Résultat des courses, la démocratisation de celle-ci n’est pas réussie.  L’Afrique étant majoritairement jeune, il aurait fallu opter pour des outils de communication de masse plus adaptés pour véhiculer l’idéologie noire auprès du plus grand nombre.

La faiblesse de l’industrie culturelle africaine n’est pas de nature à œuvrer pour la valorisation de notre patrimoine et le changement des mentalités cher à tous les militants afrocentristes. Si nous prenons un tantinet soit peu le cas du 7e art, point n’est besoin de rappeler ici que c’est la puissance de l’industrie culturelle américaine à travers le cinéma qui a réussi à inscrire dans nos propres imaginaires la supériorité de la civilisation occidentale sur la nôtre. Aussi faux que cela puisse être selon nos historiens, il est difficile de faire entendre aux jeunes africains que l’égypte pharaonique était noire quand tous les blockbusters hollywoodiens qu’ils consomment depuis leur enfance présentent le contraire. Il en est de même des films religieux chrétiens qui nous ont offert le Jésus de race hellénique qui trône fièrement dans toutes les églises d’Afrique.

D’autres formes d’industries culturelles que nous tardons à explorer ont paradoxalement servi à enraciner durablement le modèle de pensée de l’occident dans les cerveaux des africains ; les bandes dessinés et les dessins animés. L’american way of life a su puiser dans ce type de contenus pour s’imposer en Afrique comme la norme de réflexion de tous les fils du continent. Ce constat alarmant contraste pourtant avec la richesse culturelle africaine qui foisonne de contes, de légendes et d’épopées pour ne plus avoir à attendre que des éditeurs étrangers inventent des héros noirs comme Kirikou pour combler un manque criard que tout le monde voit sauf nos politiques. L’image a selon les spécialistes, une force neurophysiologique qui façonne plus facilement les cerveaux juvéniles que l’écriture. Face à la puissance des industries de l’image, nos livres scientifiques fussent-ils des bestsellers deviennent insuffisants pour faire face aux mastodontes communicationnelles que nous opposent le camp d’en face. 

L’industrie du manga, l’exemple éloquent qui nous vient du Japon

L’exemple qui nous vient du Japon où l’industrie culturelle se porte à merveille corrobore à souhait notre postulat précédemment énoncé. Il existe dans ce pays du proche orient, une industrie culturelle et audiovisuelle qui fait la fierté de ce pays : celle du manga (bande dessinée japonaise imprimée ou animée). A elle  seule, cette industrie pèse 5,7 milliards d’euros en 2021 soit 2 fois plus que le PIB d’un pays comme la RCA la même année. Contrairement à ce que peut croire le public peu avisé sur le sujet, le manga sert de support important à la propagande de la culture japonaise, ses croyances, sa mythologie etc. A cet exemple japonais, on peut greffer des tonnes comme celui du film chinois qui a eu un impact similaire sur la vente de pays. La destination Chine, sa culture martiale, culinaire ont su profiter de son industrie cinématographique pour se vendre.

Le monopole étranger dans le secteur de l’audiovisuel

Dans l’industrie culturelle de l’image, figure en bonne place l’audiovisuel (la télévision notamment). Ce secteur sensible pour l’éducation des masses, est curieusement contrôlé par des firmes étrangères dans plusieurs pays de notre continent. En Afrique francophone par exemple, le géant Canal + vit un règne sans partage. Du fait de la faiblesse de la production télévisuelle locale, c’est l’offre de l’entreprise française qui conquit les cœurs. Des téléréalités copiées à partir du modèle occidental ainsi que les Télénovelas battent tous les records d’audience dans les chaumières, au grand mépris des valeurs et traditions africaines. Notre conviction est que la Nouvelle Pensée Africaine n’est pas implémentable lorsque comme le dit le communicologue français Bernard Miège : « les pays tiers-monde sont essentiellement des consommateurs de la marchandise culturelle ». Le cas échéant, la télévision, le cinéma, à travers lesquelles les populations négro-africaines demeurent idéologiquement prises en otage.

Dans un contexte où l’Afrique malgré sa richesse enfouie subit plus la propagande étrangère qu’elle ne propose de contenus empreints de son identité, il est quand même des bons élèves comme le Nigeria. Grâce à Nollywood, il fait concurrence aux pays les plus influents de l’industrie du cinéma. A titre d’illustration, c’est grâce aux films nigérians que le vêtement africain connaît aujourd’hui, l’essor qu’on lui connaît dans le monde de la mode. Nollywood reflète donc le mieux, notre vision de cette Nouvelle Pensée Africaine qui doit quitter les ouvrages savants dans laquelle elle est embrigadée, les salles de conférences où elle est débattue, pour aller à la conquête du monde portée par des politiques culturelles fortes et des moyens de communication de masse plus puissants.

Cédric Mimfoumou Zambo, chercheur-communicologue à l’Esstic

 

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Chancelin Wabo

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